L'écriture est mon amie, c'est une alliée indispensable contre l'oisiveté et les tentations de tous les jours. Elle me permet de lutter contre moi-même, contre ma voix intérieure qui réclame autre chose que ces phrases couchées sur un papier mutin. L'écriture, c'est moi-même, c'est ma conscience écorchée qui s'épanche en longs soupirs d'encre. Parfois, c'est cette fenêtre ouverte vers l'autre qui m'apporte de la joie, quand une belle histoire s'allonge sur le duvet blanc du papier. Souvent, c'est un vampire noué sur ma gorge et qui aspire mes pensées noires, mes déceptions, pour en faire un livre ficelé par mes larmes. L'écriture, c'est aussi cette prison qui n'a qu'un tout petit orifice, si petit que seule ma plume peine à se glisser. Elle pompe tout de cet univers clos où s'amoncellent les échecs, bien d'idées salvatrices. Avec son bout incandescent, elle éclaire les ténèbres qui me tiennent dans leurs serres. L'écriture, c'est aussi ce tyran qui me tient éveillé pour le dorloter de page en page. Il me demande chaque nuit à lui conter une histoire. Chez moi, c'est un tyran qui n'aime que les histoires belles. Il raffole de drames. À peine ai-je commencé une histoire qui finira bien, le voici révolté où est-ce que tu vois de belles choses dans ce monde ? me dit-il. Et me voici parti sur le chemin tortueux des malheurs qui pleurent. L'écriture, c'est aussi ma lampe d'Aladin. Je l'ai trouvée dans la décharge de Balbala. J'ai fouillé ce tas de déchets rejetés par les blancs et les riches de la ville, à la recherche d'un bout de papier, d'un morceau de livre pendant que d'autres pourchassent du pain, du fromage ou des bibelots qui seront vite consommés. La nuit, à la lumière de ma lampe de pétrole, le génie sort enfin de sa cachette. Le voilà qui s'étire sur les pages froissées et m'entraîne avec lui loin de la misère de Balbala. Pendant des heures, je vole, accroché à ses épaules, je survole des pays qui me sont inconnus. Je me remplis les yeux de verdure, de beaux bâtiments étincelants sous un soleil clément. Plongé dans cet univers féerique, j'entends ma mère dire: "Rachid, il est temps de dormir, demain tu vas à l'école".
Mais avec l'écriture, je vis. Et certains me disent d'arrêter d'écrire !
Cette relation avec l'écriture trouve son écho dans celle que j'entretiens depuis longtemps avec la nature. J'ai une relation particulière avec le soleil. J'essaye de le saisir dans sa lente ascension vers le zénith ou quand, las, épuisé d'avoir foudroyé ce bout de terre, il se faufile doucement vers le confort de la nuit. Cette relation influe sur ma vision de la nature. En été, quand il fait chaud, que pas un nuage ne vient troubler les palabres du disque solaire avec la terre, je vois la nature changer de forme. Sous mes yeux, elle se drape de ses plus beaux atours. Le khamsin vient alors saupoudrer ce beau tableau désolé de ses grains de sable comme autant de paillettes d'or.
Cette beauté mousse dans mes sens et se transforme en moi en un long fleuve de poésie imagée, des histoires rocambolesques qui me tiennent éveillées les longues nuits humides d'été. Parfois, sans but précis, je sors, au volant de ma monture. Je vadrouille çà et là entre les montagnes calcinées et les oueds aux gorges déployées, figées dans une attente désespérée de la pluie. Je me vois alors comme un Robin de montagnes aux flancs dégarnis. Sous mon regard défilent des souvenirs, des bribes d'histoires et des fragments étincelants d'une vie qui se révèle soudain à moi. Je m'assieds sous un acacia n'ayant presque plus d'ombre et je m'abandonne à l'onde qui m'emporte avec sa lame rafraîchissante. Je vogue, sans un voile, d'un pays à un autre, découvrant au passage mille merveilles.
Cette relation, je la maintiens, je la nourris, chaque jour, à chaque instant.